22/07/2007

Pearl Jam - Vs. (1993)

PearlJam-VsLe premier album a vu Pearl Jam passer du statut d'inconnus à celui de stars mondiales. Ce changement ne s'est pas fait sans mal, le groupe supportant mal leur nouveau rôle. De plus, le contrat naïvement signé avec Sony les força au bras de fer, qui débuta avec le refus de Pearl Jam de sortir Black comme single. Cette décision, très mal acceptée par Sony, poussa même le groupe à refuser de tourner des clips. Ceci dit, Sony ne pouvait pas se plaindre : Vs a battu le record de ventes en une semaine (record probablement détenu aujourd'hui par un rappeur interchangeable), sans d'autres apparitions MTV que les clips de Ten et l'Unplugged. Fatalement, la grande question était : comment Pearl Jam allait suivre ce monument qu'est Ten? Le plus simplement du monde, en sortant un album différent, mais absolument pas inférieur, et qui gomme tous les défauts de son illustre prédécesseur.

La différence se fait sentir dès les premières notes. Go et Animal sont deux morceaux rock très rapides, sans équivalents sur Ten (sauf peut-être Porch, s'il faut en trouver un) : ils sont moins complexes, plus directs, comme si le groupe avait dit ce qu'il avait à dire, et qu'il était temps de passer à autre chose. Ils sont plus soudés musicalement, et la production est enfin bonne : Brendan O'Brian, dont c'était une des premières productions majeures, a choisi de laisser le groupe s'exprimer clairement, dans des conditions proches de la scène.

Thématiquement, on peut aussi sentir un certain décalage, pour les mêmes raisons. Pearl Jam, et surtout Eddie Vedder, ont autre chose à dire. Animal est très explicitement une attaque contre Sony et la situation dans laquelle ils se trouvent. Five Against One devait d'ailleurs être le titre de l'album, avant que la référence à Mission Of Burma ne soit choisie. Le début de l'album est excellent, tout en différant complètement de Ten. Et que dire de la suite...

Les ballades de Ten, comme évoqué précédemment, étaient assez lourdes, à cause de la production mais aussi des thèmes abordés. Daughter, troisième morceau ici, est emmené par une guitare acoustique, preuve que Pearl Jam peut maintenant prendre plus de libertés, se permettre de faire moins de bruit. Excellente idée, dans un morceau où Vedder prend une nouvelle fois un point de vue féminin, avec talent. Daughter est un bon exemple du développement du groupe, à tous points de vue. Les quatre musiciens s'expriment séparément, tout en jouant ensemble, sans essayer de se voler la vedette. Contrairement à Black, par exemple, le morceau se termine de lui-même, tranquillement, sans chercher un pathos climactique : on contrôle.

On contrôle d'autant mieux qu'on se permet d'innover : Glorified G, outre son thème anti-violence (et armes à feu en particulier), montre Pearl Jam sous un autre jour, musicalement plus varié que ce qu'on pouvait penser auparavant. Eddie Vedder semble également plus libre sans ses inflexions vocales, qui font parfois penser au style du Michael Stipe des débuts : on ne comprend pas toujours tout, mais c'est aussi le but. Dissident suit, et rentre dans la catégorie politique/point de vue féminin, et explique la difficulté de rester fidèle à ses convictions dans la société occidentale contemporaine, un sujet qui s'appliquera parfaitement au groupe lui-même. Vedder arrive une nouvelle fois à raconter une histoire à première vue assez simple, pour arriver à un slogan général : "escape is never the safest path". Probablement la phrase qui s'applique le plus à la carrière de Pearl Jam.

Après cinq morceaux, les hymnes fédérateurs de Ten semblent loin. Même si les morceaux de Vs. sont moins intenses, ils montrent un groupe qui se développe à son rythme, comme s'ils avaient été libérés d'un poids. Mais ils devront se séparer d'un fardeau encore plus lourd, celui de la célébrité. Et ils le feront d'une manière assez étonnante, mais on n'est pas encore censé parler de la suite, chaque chose en son temps. W.M.A., le morceau suivant est le plus bizarre jusqu'ici. Emmené par une ligne de basse funk, il dure six minutes et vire bien vite dans l'expérimental. Les percussions ont été multipliées et loopées, alors que la voix de Vedder est parfois totalement incompréhensible. C'est le premier exemple d'une facette méconnue du groupe, qui fera d'autres apparitions ponctuelles au fil des années. Comme le titre l'indique (White Male American), W.M.A. est évidemment politique, plus précisément une attaque directe contre l'Amérique policière vue par Vedder.

Mais Vs est l'album de la variété, comme le montre Blood. Déjà une réflexion sur les affres de la célébrité ("Spin me round, roll me over, fuckin' circus" fait référence aux magazines américains Spin, Rolling Stone et Circus, qui ont fait et défait le grunge), le morceau est surtout connu pour sa pure puissance violente, et pour le hurlement poussé par Vedder, qui dure douze secondes. Il se termine dans un chaos complet, plus proche de Fugazi que du groupe qui a écrit Alive. Je parlais de quatre musiciens tout à l'heure, mais il faut en rajouter un cinquième. Vedder s'est mis à la guitare, et son approche simpliste apporte un point de vue parfaitement complémentaire au professionnalisme de Gossard et McCready : ils n'auraient sans doute pas pu écrire Rearviewmirror, simple mais diablement efficace. Un évident candidat au titre de meilleur morceau de Pearl Jam (non, n'insistez pas, je n'en ai pas la moindre idée), RVM, pour faire court, est parfait. Vraiment, parfaitement, parfait. Et il serait étonnant que le "saw things so much clearer once you were in my rearviewmirror" ne soit pas une référence au passé du groupe. Passé qui sera toujours revisité en concert, mais plus jamais sur disque.

Rats utilise une autre ligne de basse du sous-estimé Jeff Ament, pour porter une histoire imagée, comparant l'histoire humaine, fait d'auto-destruction et que quête de pouvoir à celles des rats. Ok, ça semble bizarre, mais ca se tient. Enfin, jusqu'à la référence à Michael Jackson. Certainement pas le meilleur morceau de l'album, mais Rats est différent, et il est joué en concert une fois par siècle (quand j'y suis ;)). Elderly Woman Behind The Counter In A Small Town, dont le titre se moque ouvertement de fait que les titres de PJ sont généralement très courts (souvent un seul mot), est un morceau à dominance acoustique, qui montre la profondeur du baryton de Vedder. Il calme aussi le jeu avant le bondissant Leash, où Vedder emprunte ironiquement une personnalité de messie : quelques mois plus tard, la mort de Kurt Cobain le plongera bien malgré lui dans le rôle. Leash aurait du être l'hymne de la Generation X, mais ceux qui savent ne se trompent pas. Delight in the youth...

Il fallait quelque chose d'immense pour rivaliser avec Release comme dernier morceau, et Indifference y arrive. Basé sur la contrebasse d'Ament, Indifference est une réflexion sur la place de l'être humain et son rôle, un autre thème récurrent chez Vedder. Le tout est exprimé de façon minimaliste, avec juste un peu de guitares pour colorer les refrains et ponts. Mais c'est une fois de plus la voix d'Eddie Vedder qui vole la vedette, surtout lors d'un troisième couplet d'une intensité inouïe. La définition même de la chair de poule, Indifference est une preuve supplémentaire de la maturité atteinte par Pearl Jam en terme d'écriture.

Vs. est-il meilleur que Ten? Peut-être, parce qu'il part dans une direction différente, sans vouloir chasser le passé. Il est surtout "meilleur" quand on sait ce qui arrive, Vs est la première étape dans la maturation de Pearl Jam, de groupe-phénomène vendeur de disques et porte-parole d'une génération à Pearl Jam, un des meilleurs groupes de rock depuis que le rock existe. La seconde et avant-dernière étape sera Vitalogy, où la puissance créatrice cotoie la rébellion totale, et le refus de toute concession.

 
 
Rearviewmirror
 

17:26 Écrit par Denis dans 1990s | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : 1993 |  Facebook |

26/05/2007

Smashing Pumpkins - Siamese Dream (1993)

SmashingPumpkins-SiameseDream2007 semble être l'année des reformations des légendes des années '00. Après Rage Against The Machine, c'est maintenant les Smashing Pumpkins qui reprennent du service, sept ans après leur dernier concert. Music Box Off en reparlera bientot, mais nous allons ici nous intéresser à leur second album, Siamese Dream, celui qui lanca véritablement leur carrière et réputation.

En 1993, on était évidemment en plein grunge. Nevermind, Dirt, Ten et Badmotorfinger étaient sortis, et la fin de l'année allait aussi voir les seconds albums de Nirvana et Pearl Jam. Mais tout cela se passe à Seattle, et loin de là, à Chicago, Billy Corgan allait rejoindre tout ce beau monde en couverture de Rolling Stone, en boucle sur MTV, mais aussi dans les sombres démons de l'héroïne.

Gish, le premier Pumpkins, était de facto en album solo de Corgan, vu qu'il avait tout joué, tout écrit. Ici, Jimmy Chamberlin (batterie), D'arcy Gretzky (basse) et James Iha (guitare) pensaient sans doute former un groupe, mais il n'ont en fait été que des canaux permettant à Corgan de s'exprimer. D'énormes tensions ont troublé l'enregistrement de Siamese Dream, dues aux addictions de plus en plus handicapantes de Corgan et au fait qu'il prenait la liberté de virer les parts enregistrées par les autres musiciens pour les remplacer par les siennes, dans un "souci de cohérence". Le grand succès, tant commercial que critique, rencontré par Siamese Dream et son successeur ont poussé le groupe à rester plus ou moins soudé, jusqu'à un certain point : Corgan est à l'heure actuelle le seul membre présent depuis le début.

Cherub Rock débute l'album, est et un premier morceau parfait : une intro sombre, progressive, jusqu'à un riff stoner aux couches multiples, ce qui sera une de grandes caractéristiques du son Pumpkins : un travail d'orfèvre en studio, qui voit des couches et de couches de guitares se superposer jusqu'à créer un immense mur du son qui n'a pas vraiment été égalé depuis. C'est sans doute aussi la raison pour laquelle le groupe n'aura jamais acquis une grande réputation sur scène. Mais en studio, la production (de Butch Vig, qui a aussi produit Nevermind) est brute, très bruyante, et sans concessions. Les morceaux sont d'ailleurs assez longs, intense, faits de passages aux atmosphères diverses. Ils se perdent parfois en marche, mais le groupe n'aura jamais été connu pour sa modestie, comme le prouvera le double album suivant, Mellon Collie And The Infinite Sadness. Silverfuck est la pièce maîtresse ici, un riff monumental (joué par une quarantaine de guitares), une batterie implacable, des couplets protometal, un bridge pour respirer, et un final apocalyptique.

Autre caractéristique, la voix de Billy Corgan. Ou plutôt un filet fluet, qui, quand il est poussé haut, est très perçant, jusqu'à paraître (et parfois être) difficilement tolérable. Mais c'est sa voix, et au moins, il n'essaie d'imiter personne. Un peu à la manière de Cobain, Corgan semble utiliser la faiblesse inhérente de sa voix pour véhiculer ses émotions, qui, comme on peut le remarquer en étudiant ses paroles cryptiques, sont souvent à fleur de peau. Mais Corgan a avant tout le sens du riff, quitte à en utiliser un pour monter un morceau de sept minutes, le bien nommé Hummer. Il y a du Tony Iommi là-dedans, mais entrecoupé de Cure. Mélange potentiellement incroyable, et très souvent réussi ici.

Maintenant, Corgan tombe parfois dans un certain excès d'auto-dépréciation, on le qualifierait sans doute d'emo, de nos jours. Disarm en est un bon exemple. Corgan ne cherche pas à plaire, mais y arrive souvent. Siamese Dream, l'album le plus "rock des Pumpkins, est évidemment un monument de la culture alternative US, et est peut-être leur meilleur. Il faut juste le prendre comme il est, si possible sans penser à la suite des événements, et sans penser non plus au nouvel album. Mais si on pouvait, juste pour quelques jours, retourner en 1993...
 

Cherub Rock
  

17:54 Écrit par Denis dans 1990s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : 1993 |  Facebook |

12/05/2007

Wu-Tang Clan - Enter The 36 Chambers (1993)

Wu-TangClanEntertheWu-TangalbumcoverIl est difficile de trouver un genre musical plus moribond que le hip-hop. Depuis que les rois Midas Pharrell et Timbaland vendent leurs hits à qui sait les acheter, les artistes hip-hop sont progressivement oubliés. KRS-One, Eric B & Rakim, Run-DMC, Tupac Shakur, Snoop Dogg quand il était encore Doggy, Dr. Dre, et j'en oublie volontairement : ces DJs, MCs et producteurs qui n'ont peut-être pas inventé le genre, mais qui l'ont perfectionné. Mais ce que le Wu-Tang Clan a fait, personne ne l'avait fait avant, et il est plus que probable que personne ne le fera dans le futur.

Entre 1993 et 1997, le groupe et ses différents membres ont sorti sept albums d'une importance capitale : cette exceptionnelle période d'agitation est considérée comme la période d'or du hip-hop US, et le Wu-Tang a joué plus que sa part. Des sept albums, seuls deux sont crédités au Wu-Tang complet, mais les albums solo ont été conçus comme des albums de groupe : le nom sur la pochette n'est qu'un manoeuvre commerciale. Le Wu-Tang Clan a bien sorti sept albums de classe mondiale en cinq ans. Mais c'est évidemment cet album, le premier, qui créa la détonation nécessaire à la consolidation d'un genre, et la création d'un autre : le hardcore rap.

Écouter Enter The 36 Chambers en 2007 est incroyablement rafraîchissant : les samples n'étaient pas encore des pillages purs et simples de l'héritage soul américain, mais venaient de vieux vinyls craquelés, et de films de kung-fu (une influence majeure du clan, qui en tira son nom). De même, leurs paroles n'étaient ni racistes, ni misogynes. Vous imaginez, vous, du rap non misogyne? Avant, ça existait.

Ceci dit, l'album est très agressif, dans sa description de la vie urbaine new-yorkaise, tant dans les paroles que dans l'élocution. Et c'est sans doute le principal point fort du groupe : sa grande diversité vocale. Chaque MC possède sa caractéristique inimitable : le flow parfait et chantant d'Inspektah Deck, la voix rocailleuse de Method Man, l'élégance du duo Raekwon/Ghostface Kilah ou encore la folie pure du regretté Ol' Dirty Bastard. Le Wu-Tang est une bête à neuf têtes, dont celle du maître en arts martiaux, RZA : redoutable au micro, inbattable derrières les platines.

Alors que la première moitié de l'album enfonce le clou du rap hardcore (Bring Da Ruckus, Clan In The Front) , la seconde est celle des hits. Wu-Tang Clan Ain't Nuthin' Ta Fuck With, Protect Ya Neck, l'immense Da Mystery Of Chessboxin', le sample infernal de C.R.E.A.M. ou encore le morceau le plus poppy ici, Method Man, destinée à lancer la carrière solo du MC éponyme. L'album se conclut avec la quesi industriel 7th Chapter Part II, synthèse parfaite de l'essence du groupe.

Le monstre était lancé, et rien ne l'arrêtera pour une demi-décade, qui connaîtra un temps d'arrêt avec le second album complet, Wu-Tang Forever. Trop long, les morceaux de bravoure, certes présents, n'égaleront plus le niveau de leur début. L'entreprise Wu-Tang se lancera dans le ciné, les vêtements, sortira encore des tonnes d'albums mais tombera progressivement hélas dans le rap facile, commercial et méconnaissable par rapport à leurs débuts, même si on retrouve quand même quelques morceaux/albums recommandables. Un nouvel album est attendu cette année, mais quel que soit le résultat, personne 'e changera l'Histoire, et la marque ineffaçable imprimée par le Clan.
 

C.R.E.A.M.
 

15:09 Écrit par Denis dans 1990s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : 1993 |  Facebook |