18/07/2007

Pearl Jam - Ten (1991)

PearlJam-TenCe n'est jamais facile de parler d'un album classique, qui se suffit à lui-même et qui est bien au dessus de n'importe quel type de critique, favorable ou pas. Ten, évidemment, en fait partie. Un fait très difficile à croire et à imaginer de nos jours, où l'on se contente d'assez peu : Nevermind et Ten, deux des albums le plus importants de l'histoire du rock, sont sortis dans un intervalle d'un mois. Ten s'est mieux vendu (même s'il n'a commencé à se vendre qu'un an après sa sortie), mais Nevermind a bénéficié de la légende (méritée) de son géniteur. Ceci dit, contrairement à Nirvana dont la carrière s'est arrêtée fort tôt, Ten ne fut jamais que le commencement d'une carrière inouïe. Parlons-en.

Après l'expérience cathartique que fut Temple Of The Dog, Pearl Jam, alors appellé Mookie Blaylock, pouvait enregistrer ses propres compositions : les toutes premières provenaient de démos instrumentales enregistrées alors par Stone Gossard, auxquelles Eddie Vedder ajouta très rapidement ses textes et voix. Par une coïncidence étonnante, le batteur lors de ces sessions fut Matt Cameron, alors chez Soundgarden, qui rejoindra PJ une dizaine d'années plus tard. Un batteur fut engagé (Matt Chamberlain, Dave Krusen qui joua sur l'album avant d'être remplacé par Dave Abbruzzese), d'autres morceaux furent écrits, et la production de Ten pouvait débuter, pour arriver à sa sortie, le 27 août 1991.

Les premieres secondes sont calmes, une impro basée sur la basse appellée Master/Slave, avant que, sans prévenir, le premier des riffs immenses de Stone Gossard ne déchire le ciel : Once, et déjà, un petite histoire doit être racontée. Eddie Vedder, responsable de toutes les paroles de l'album, sera bien vite connu pour l'intensité (désolé si j'utilise intensité souvent, je n'ai pas le choix) de ses mots. Once, un excellent exemple, fait originalement partie d'une trilogie thématique, malheureusement démembrée sur l'album. On reparlera de cette trilogie lorsque nous arriverons à son premier morceau.

Once, donc, dépeint la descente aux enfers d'un jeune homme à l'enfance brisée, qui devient, presque malgré lui, un assassin. Le pitch thématique de Ten est fixé : alors que Kurt Cobain focalisait ses histoires sur une autobiographie surréaliste, Vedder adopte plusieurs points de vue, pour passer du particulier au général, avec une maîtrise impressionnante. Musicalement, on remarque déjà la dynamique du groupe : Gossard envoie le riff, Mike McCready colore les couplets et génère des solos qui deviendront légendaires, alors que la section rythmique, dominée par la basse de Jeff Ament, est d'une grande solidité. La suite conservera les mêmes bases.

Even Flow et Alive, les deux morceaux qui suivent, forment deux des quatres côtés du carré des morceaux les plus populaires du groupe : leurs vidéos passaient en boucle sur MTV (si si, de la musique avec guitares sur MTV), et leur caractère expansif ont permis d'en faire des hymnes intemporels. Pourtant, une histoire de sans-abris (Even Flow) et d'inceste (Alive) n'était pas vraiment censé faire exploser les ventes. Mais la formule vraiment magique concoctée par Pearl Jam a réussi l'impossible. Seize ans après, les morceaux ont assez bien vieilli, mais avec deux réserves. D'abord, la comparaison avec les versions live est souvent difficile. Le groupe est bien meilleur musicalement maintenant qu'il ne l'était alors, ce qui est logique, et Even Flow en particulier est différent en concert : nettement plus rapide, et agrémenté d'un long solo (à chaque fois différent) de McCready. Ensuite, et c'est le gros point noir de Ten, la production, faite d'effets vocaux énervants et superflus et d'un certain manque de subtilité. C'était peut-être l'esprit de l'époque, mais une production heavy metal of the eighties n'était sans doute pas la meilleure idée. D'ailleurs, le cap pris par le groupe pour le second album est radicalement différent, mais on en reparlera bientôt.

Alive, qu'on ne présente plus, est basé sur une expérience semi-autobiographique d'Ed Vedder, qui a été élevé par quelqun qu'il pensait être son père, mais qui ne l'était pas. Il a transformé ce douloureux souvenir, ajouté une sordide histoire d'inceste ("there's something wrong she said... of course there is") pour créer la première partie de la Trilogie Mamasan, l'enfance du héros. Dans la seconde partie, Once, le héros dévale la mauvaise pente pour se retrouver face à la mort, en prison, lors de la magnifique conclusion, Footsteps (disponible en face B ou sur la compilation de raretés Lost Dogs).

Les autres morceaux de Ten ne sont pas nécessairement liés entre eux : Why Go est inspirée d'un vrai fait divers, et représente le premier exemple d'une particularité de Vedder, son aptitude à prendre un point de vue féminin, et avec un brio inégalé. Why Go est "simplement" un morceau bien rock, qu'on pourrait rapprocher de Deep. Ce dernier, tout aussi rock, est inspiré par les ravages de la drogue, mais avec une touche tout particulière, très imagée, très poétique. Le hard rock des années 80 est bel et bien enterré.

Ensuite, les deux autres morceaux icones se suivent : la ballade interstellaire, Black. Un des seuls morceaux qui me font rester muet, tant il est difficile d'exprimer les émotions ressenties à son écoute. Black est immense, et Eddie Vedder arrive à s'exprimer avec une intensité et une passion inimitables, une pureté et une sincérité totales. Une fois de plus, on préférera une version live, mais il faut toutefois se souvenir que tout part d'ici. L'autre ballade de Ten, Garden, tente de conserver la même émotion, et y arrive, même si le niveau est un peu moindre. Les deux morceaux sont surélévés par une nouvelle prestation hendrixienne de McCready, tout en finesse aiguë.

De manière non musicale, Black est aussi un point de rupture très important pour le groupe : Epic, le label, voulait le sortir comme cinquième single, ce que Pearl Jam a sèchement balayé, refusant de tourner des vidéos promo jusqu'à nouvel ordre. On s'intéressera à cet aspect lors de l'analyse du second album, le bien titré Vs.

Il reste trois morceaux, le brûlot punk Porch (seule composition totale de Vedder, qui montre donc aussi qu'il sait composer), qui prend toute son ampleur en concert, durant souvent plus de neuf minutes (je sais, je me répète), le superbe Oceans (mais le producteur Rick Parashar aurait du sa casser une jambe, ce jour-là), première apparition de l'obsession de Vedder pour la nature, et la mer en particulier, et le dernier morceau, Release.

Release, lorsqu'il est joué en concert, l'est toujours en premier lieu, comme une incantation, une préparation à ce qui va suivre. Thématiquement, le morceau est un message de Vedder à son père biologique, et comme souvent, il vaut mieux laisser la musique parler d'elle-même, le messager n'étant pas à la hauteur. Master/Slave refait ensuite une plus longue apparition, pour clôturer un des albums les plus importants jamais réalisés, une démonstration de force d'une intensité maximale.

Ten est souvent critiqué. Pour sa production, comme déjà évoqué, mais aussi pour être le représentant du côté plus commercial du grunge, alors que Nirvana était censé représenter le versant artistique. Ce qui était une vaste connerie, évidemment. Loin de vouloir critiquer Nirvana, que j'aime beaucoup, les années ont apporté le jugement dernier. Le grunge est tant que tel n'était jamais qu'une bête invention commerciale : si Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden et Alice In Chains venaient de quatre villes différentes, on n'en aurait jamais parlé (du grunge, pas des groupes). Enfin, la suite de la carrière du groupe termine d'enfoncer le clou. Comme on le verra dans quelques jours, ils ont brillamment négocié le cap du second album, en évitant toute facilité. Ten est, et restera, un des plus extraordinaires premiers albums de l'histoire du rock.
 
 
Once 
 

09:30 Écrit par Denis dans 1990s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : 1991 |  Facebook |

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